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Sur le Vif : Rendez-Vous
Polar dans la ville 2006 à Saint-Quentin en Yvelines
C'est sous un froid polaire, mais non pas moins chaleureux, que Maître Polar a animé pour la onzième fois, en compagnie de sa cour intrigante de mystères et de rebondissements, et sous les auspices cette année du Parrain du Noir, François Guérif, l'agglomération de Saint-Quentin en Yvelines. Le samedi 28 janvier, les « polardeux » invités ont déposé, toute l'après-midi, leurs empreintes dans les librairies de Montigny-le Bretoneux. Mais avant de signer sur le papier de leurs créatures la rançon de leur succès, plusieurs interrogatoires les attendaient, et non des moindres, puisqu'ils étaient menés par le « herculien » et « holmesien » inspecteur Claude Mesplède, qui s'est amusé à cuisiner, avec son flair de passionné, ces convives du festin policier.

Vers 15h, donc, après avoir réchauffé leurs estomacs, cinq auteurs français (Pascal Dessaint, Hervé Le Corre, Jean-Hugues Oppel, Christian Roux, Marc Villard) en compagnie de leur directeur éditorial, François Guérif, ont évoqué leur Maison de publication, Rivages Noir. Après avoir retracé son parcours d'éditeur de romans issus des littératures policières, François Guérif rappelle les objectifs initiaux de son « entreprise » livresque créée en 1986 : traduire et publier intégralement des œuvres d'auteurs étrangers tels que David Goodis, Jim Thompson, afin de contrecarrer les normes de standardisation des ouvrages qui exigeaient un nombre de pages précis, des préceptes qui engendraient automatiquement des versions tronquées, et par la même occasion des fragments censurés. « Être éditeur ce n'est pas prendre en compte la longueur des livres ; c'est, en revanche, trouver des textes que l'on aime, et que l'on fait traduire dans des conditions optimales  ». De la parution d'un roman peut surgir autant de surprises que de déceptions qui dépendent souvent de la réaction du public et de la médiatisation du « produit » littéraire. Ainsi Hangover Square de Patrick Hamilton, thriller qui traite de la schizophrénie et catalogué de «  chef d'œuvre  » par François Guérif, n'a reçu aucun écho dans la presse et n'a été diffusé qu'à six cents exemplaires ; de même, 60 ans de journalisme de James Cain, où se mêlent mémoires, histoire du cinéma et du monde ouvrier, a eu peu de succès, ce qui n'entache en rien la valeur textuelle et stylistique de l'ouvrage.

Rivages, qui jouit d'une excellente et envieuse réputation en raison de la qualité de ses choix éditoriaux et des traductions qu'ils génèrent, ouvre ses frontières depuis plusieurs années aux écrivains français. Cela fait onze ans que François Guérif publie un auteur comme Pascal Dessaint ; espérer se retrouver au cœur du catalogue avec des noms aussi prestigieux que James Ellroy, fut une chose qui le fit un jour «  fantasmer  ». Hervé Le Corre parle de la «  réalisation d'un rêve  » et insiste sur le caractère esthétique de l'objet livre confectionné par Rivages, qui a réussi à combiner l'aspect visuel de « l'article » et la prééminence de la contenance littéraire. Les couvertures bigarrées incitent a la lecture, et mettent en relief la matière même du texte afin d'attirer l'attention, de séduire, d'appâter le public au sens le plus large. «  On est loin, rétorque Hervé Le Corre, des dessins hideux qui hantaient les reliures de la Série Noire  ». Point de vue sensiblement partagé par Marc Villard, qui est entré à son grand étonnement chez Rivages entre 1990 et 1991, persuadé que cette Maison d'Édition ne publiait que des auteurs anglo-saxons. Tout comme Jean-Hugues Oppel, qui n'avait jamais songé à se greffer au registre pensant que les écrivains français étaient une «  espèce prohibée  » dans le marché de cette Collection, à propos de laquelle Christian Roux souligne la liberté narrative accordée par un directeur qui s'intéresse certes à la littérature noire, mais pas seulement à celle orientée vers le polar.

Suite à ce commentaire, François Guérif ajoute que Rivages est une «  famille  » et qu'il est pertinent d'accepter de publier des récits d'auteurs affiliés au polar, qui exploitent d'autres genres fictionnels ; il mentionne pour illustrer ses propos le Safari en Afrique de Jonathan Latimer ainsi que Mémoire d'un rouge de Howard Fast. Ce qui prime, précise François Guérif, c'est l'écriture en tant qu'elle acquiert un univers et une voix inimitable. Tous les auteurs présents, sans tomber dans l'éloge précieux et mielleux, concordent sur un fait : les rapports avec leur directeur s'avèrent amènes, sincères et confiants. Les discussions sur un manuscrit se réalisent de vive voix, souvent pendant le temps d'un repas. Lors des échanges, le directeur suggère éventuellement quelques changements ; ces conseils sont déclinés sans qu'il n'y ait une quelconque obligation à procéder à des modifications. Hervé Le Corre reconnaît toutefois que la plupart du temps, les remarques de François Guérif sont fondées. «  On est toujours le lecteur le plus mauvais de soi même ; il faut donc savoir appréhender et accepter la critique  », et termine en spécifiant qu'il a reçu chez Rivages du respect et de la considération, deux règles de vie éditoriale éludées, selon lui, chez Gallimard. «  Chez Rivages, on n'exerce pas l'art de la flagornerie, ni la pratique des claques dans le dos. Il y a réellement quelque chose d'authentique ».

Claude Mesplède conclut le débat en faisant allusion aux nombreux auteurs étrangers qui espèrent un jour signer un contrat à durée indéterminée avec Rivages, et à Mystery Writers of America qui a mis à l'honneur le travail d'éditeur de François Guérif, en lui décernant le Ellery Queen Award. L'intéressé esquisse alors un sourire diablotin et déclare à son auditoire, «  j'ai l'impression d'être canonisé  ». Hé bien, dans une littérature qui ne cesse de transgresser ses propres canons, pourquoi ne pas canonner l'hagiographie. Par les temps qui courent, un Saint Polar aurait toute sa place… Affaire à suivre…

Quelques heures plus tard, se déroule une discussion sur «  Paris, ses rues et ses quartiers  » en présence de Alain Bron, Thierry Crifo et Marc Villard. Claude Mesplède pose alors, pour débuter la conversation, la question suivante aux conférenciers « Êtes-vous nés dans une ville ?  ».

Le statut d'entre-deux, si cher au philosophe Daniel Sibony, permet à Alain Bron originaire de Tunis, d'aiguiser l'acuité des choses, des sons et des couleurs qui meublent son environnement, et donc «  d'avoir de la différence  ». Mais Paris, c'est malgré tout son «  coin  », une ville qui lui donne des frissons et dont la grandeur rend humble l'ego des hommes. Pour lui, les personnages incarnent avant tout les meubles de l'espace urbain, ils lui appartiennent et se fondent en lui jusqu'à créer une osmose entre l'être de papier et le référent spatial réel. Plus que relater la ville, Alain Bron préfère narrer le quartier. Là, on y recueille un accent particulier, une teinte, une gestuelle, un battement de cœur, un rythme. Ce sont des aires dotées de codes et de comportements spécifiques. S'y construit une biologie unique dans le sens où les habitants ressemblent à leur paysage familier. Ce qui intrigue également le romancier, c'est que les quartiers sont en train de se métamorphoser, pour certains d'entre eux de disparaître, et d'accueillir de nouvelles formes de vie souvent assaillies par la décadence économique.

Marc Villard initie son explication en déclarant «  Moi je suis fait pour les grandes métropoles, le choc des ethnies  ». Il cherche dans son écriture à embrasser le monde en marche, et la ville est le seul lieu où l'on peut saisir ce phénomène. Marc Villard aime Paris, et il l'aime affectueusement, amoureusement, sensuellement. La fiction chez lui naît dans le bitume, dans la rue, c'est pour cela que sa plume navigue entre les vagues de dealers et de drogués de Barbés, et la délinquance en col blanc du septième arrondissement. Mais la capitale dans ses fictions n'atteint jamais le statut de protagoniste ; il ne la cerne pas suffisamment pour en faire son héroïne, et s'attarde davantage sur les atmosphères chaudes et décalées qui mettent en scène des personnages de rue, à cheval entre le légal et l'illégal.

Thierry Crifo, quant à lui, forge sa ville à partir du souvenir, des vestiges de la vie et des lieux de l'intime. Il cherche dans ce Paris actuel les restes d'un passé étroitement lié avec son enfance des années cinquante, ce mythe de «  l'Ubi sunt  » où se cache le paradis perdu, les paroles des chansons et les titres des films d'une époque écoulée, et s'évertue à «  retrouver, comme il le dit, ce quelque chose qui existe peut-être ou peut-être pas et qui me manque aujourd'hui  ». Dans cette quête personnelle émotionnelle et émotive, il essaie de récupérer des images de bagnoles, de fringues, de bars de ce demi-siècle désuet. Son écriture retourne sur des lieux tels que Pigalle, Saint Germain des Près, afin d'aller vers ce qu'il n'a pas nécessairement vu, afin d'apaiser cette nostalgie de ce qu'il ne connaît pas de Paris. A l'inverse de Marc Villard, il considère qu'il décrit plus qu'il n'écrit, et s'escrime à peindre avec des mots, à mener sa narration par petites touches dans une ville qui fusionne avec le Patrimoine, avec l'Histoire. Conter un quartier parisien relève pratiquement du devoir de Mémoire en raison de la riche généalogie de la capitale, mais aussi de la lente et agonisante transformation de cette dernière qui tend à décentraliser de son noyau urbain les plus humbles, de par la spéculation de la pierre.

L'expérience de la ville, d'un lieu à soi, du lieu de l'autre, des lieux de tous, bouscule les représentations urbaines dans une littérature qui bifurque de plus en plus vers des écritures en souffrance, en rébellion, en abyme, des écritures qui soulèvent sans concession le couvercle de la misère.

http://www.polar.agglo-sqy.fr

Cathy Fourez
(2 avril 2006)

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