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Hors de l'Ombre : Littérature
Le Mors aux dents
Au milieu de la guerre civile qui oppose Russes blancs et bolcheviks, le baron Roman von Ungern-Sternberg, général blanc qui se bat en Sibérie, décide de désobéir et de faire la guerre à sa manière.
Titre : Le mors aux dents

Auteur : Vladimir Pozner

Editeur : Babel/Actes Sud

Date :
1937

Le “baron sanglant” semble avoir été effacé des mémoires, constate l'auteur dans la première et courte partie du livre. Il erre dans le Paris des années 30, hanté par les spectres de la noblesse russe déchue, de chauffeurs de taxis en épiciers qui ressassent les souvenirs et maintiennent les traditions en attendant des jours meilleurs qui ne viendront plus. À la demande d'un autre mauvais garçon, Blaise Cendrars, il se met en quête de ce personnage mystérieux, embryon d'Alexandre, obsédé par Gengis Khan, qui tenta de reformer l'empire de ce dernier pour reconquérir la Russie et restaurer le seul ordre social qu'il admette, la monarchie.
Dans la deuxième partie du livre, on suit ainsi divers officiers, quelques opposants bolchéviques, des espions de toute sorte et le baron lui-même, entouré d'une cour incompétente ou fourbe. Le baron, que l'on a esquissé en enfant doué, est devenu un officier terrible, mais un stratège redoutable. Impitoyable avec les ennemis, il est sans merci pour ceux qui l'entourent. Avant tout, il est seul, et sait qu'il doit le rester pour mieux commander. Malgré l'évolution des événements, et du général lui-même, les désertions sont rares. La peur? La fascination aussi. Ceux qui approchent Ungern sont mesmérisés par le personnage, seul à lutter en se donnant les moyens de la victoire.

Apocalypse Now vu du côté Kurtz. Même si la nouvelle de Conrad, Coeur des Ténèbres, et quelques autres viennent vite à l'imagination du lecteur du Mors aux Dents, c'est bien l'adaptation de Francis Ford Coppola qui se rapproche le plus de l'intrigue de ce roman stupéfiant. En effet, le contexte guerrier est semblable : une guerre de guerrilla au milieu d'une nature sauvage et de restes de civilisations millénaires, et une armée luttant avec l'énergie du désespoir et l'incrédulité de se voir battue par des va-nu-pieds.
La démesure d'Ungern est cependant autre que l'intelligence auto-destructrice de Kurtz. Tandis que le héros de Conrad maigrissait jusqu'à l'annihilation, et que celui de Coppola s'isolait dans ses lectures et ses discours, le personnage de Pozner considère que “Penser est une faiblesse”. Il veut demeurer un militaire dans la tradition russe, et ne se laisser influencer que par Gengis Khan, dont la férocité lui a assuré le succès. De même, tandis que Kurtz avait exploré l'extrême limite de la logique absurde de la guerre (voir son admiration lors du récit de la séance de vaccination qui dégénère en amputation collective), Ungern est fasciné par la conquête et la victoire. Lorsque ses dirigeants jettent l'éponge les uns après les autres, il choisit de tourner bride et de suivre une voie différente, et d'emprunter une stratégie indépendante. Qu'importe si ses maîtres du moment changent, il doit vaincre. Son alliance avec les Mongols n'est pas un calcul. Il admire réellement les descendants de Gengis, et combattre avec eux, ressusciter l'esprit du grand Khan, est une récompense en soi.
Enfermés à Ourga, le baron et ses hommes ne voient pas le monde changer, et reprennent le combat après une longue pause. Ils découvriront que le temps n'épargne personne, et surtout pas les combattants nostalgiques.

La réflexion de Vladimir Pozner rejoint celle de Coppola et de Conrad, par le portrait d'une grappe d'hommes accrochés aux branches maigres de l'arbre tsarien, foudroyé par l'histoire. La guerre se décide en quelques secondes, les forces basculent et l'histoire change de cours. La force du récit de Pozner est de transmettre charnellement ce basculement. Sans jamais le décrire, on voit les va-nu-pieds devenir Armée Rouge, et les glorieux soldats du Tsar se transformer en mercenaires pouilleux. L'aveuglement superbe d'Ungern a plus que la force désespérée d'un mégalomane suicidaire, il a la vision mystique de ce que pourrait être le monde s'il trouvait les moyens de reproduire le basculement en sens inverse. S'il ne les trouve pas, c'est parce qu'il puise à une source tarie, celle de la force guerrière de Gengis, tandis que les nouvelles forces géopolitiques l'abandonnent lorsqu'il ddevient inutile. La scène qui voit Ungern déambuler dans les ruines moussues de Karakoroum constitue un paisible et touchant climax dans cette épopée désespérée. Pozner replace le conflit entre blancs et rouges dans une ligne historique visionnaire, prenant ses sources dans les conquêtes mongoles et annonçant les conquérants du XX° siècle. Il montre la folie humaine contaminer tous ceux qui entourent Ungern, sans qu'ils s'en aperçoivent. La logique absurde de la guerre, une fois encore. Les lieutenants de Ungern, sans grande consistance au début de l'intrigue, gagnent progressivement en épaisseur pour devenir des éléments incontournables du destin collectif de l'armée du baron. Quelques-uns sont tragiques, d'autres inquiétants, tel l'Etrangleur Sipaïlov, ou encore bouffons, comme l'étrange Toubanov, qui se pavane dans un uniforme taillé dans la robe d'un lama, et qui commence chacune de ses phrases par “Entre nous…”

Jonglant avec les registres, passant de l'épouvante au grotesque pour mieux revenir à l'émotion et l'intimisme, même au plus fort d'une bataille, Vladimir Pozner se pose discrètement en maître du récit. Non-linéaire, bénéficiant d'avancées fulgurantes et de retours en arrière, le récit est un puzzle, structure rare pour composer une épopée.

La conclusion de cette dernière est à l'avenant, et plante la pierre tombale sur laquelle Ungern grave sa propre épitaphe. À la fois description précise d'une époque donnée et évocation de toute guerre et des conflits que cette dernière induit en chacun, Le Mors aux Dents a la force des plus grandes œuvres du genre, et un rythme étourdissant. Sa succession de tableaux dénote une grande lucidité de son auteur, dont on devine qu'il a su se débarrasser des “scènes coupées” qui encombreraient le fil de sa narration. Ses personnages hanteront longtemps le lecteur, et en premier lieu Ungern, chez qui on retrouve le caractère effrayant de Kurtz, mais aussi une naïveté presque enfantine, qui fait un pont émouvant vers le petit garçon qu'il a été dans la première partie du roman. On ne sort pas indemne du Mort aux Dents. On en sort essoufflé.

Raphaël Villatte
Août 2006

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