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Hors de l'ombre : Cinéma
The Beautiful Country
Binh est un Bui Doi, un métis vietnamien-américain qui vit au Vietnam au tout début des années 1990. Rejeté par tous, il décide de se mettre en quête de sa mère, puis de son père.
2004.
Réal : Hans Petter Moland
Avec Damien Nguyen, Nick Nolte, Tim Roth, Temuera Morrison, Bai Ling.

Trop grand, pas assez vietnamien d'apparence, Binh vit dans la campagne vietnamienne sous le regard désapprobateur de presque tous ceux qui l'entourent. Il accepte sa mise à l'écart comme il peut, sans jamais élever la voix, attendant les rares moments d'intimité avec sa soeur ou sa grand-mère pour poser les questions interdites sur sa mère, disparue depuis longtemps, et son père, parti avec ses camarades lors de la défaite américaine. Lorsque sa soeur accepte les demandes en mariage répétées d'un voisin, il devient clair pour tous que Binh doit partir. Il n'a sa place nulle part, son crime est d'exister.
Il part donc, d'abord vers Saïgon. Il y retrouve sa mère, grâce à son bien le plus précieux : une photo prise au temps des jours heureux, lorsque sa mère le tenait dans ses bras en compagnie d'un grand GI blond et souriant. Les retrouvailles, des plus émouvantes, sont de courte durée. Une maladresse du bon géant tourne mal, et il doit s'enfuir, son demi-frère en bas âge sous le bras, direction l'Amérique.

Ce nouveau film surprenant de Hans Petter Moland est une odyssée, celle d'un Télémaque tentant de retrouver un Ulysse perdu en cours de route, tandis que les prétendants maltraitent Pénélope sans respect. Comme dans Zéro Kelvin, le personnage principal sent qu'il doit partir pour trouver ce qu'il est réellement. À la différence, toutefois, qu'il se met en quête de ses origines, tandis que le héros du film précédent de Hans Petter Moland partait en quête de lui-même. On retrouve toutefois la même peinture de milieux difficiles, où la survie l'emporte sur tous les codes sociaux, réduits à des apparences grotesques. Ainsi des survivants des camps de Malaisie, embarqués sur un cargo rouillé où ils s'entredéchirent à fond de cale, sous le regard cynique du capitaine. Cette galerie de personnages et de situations évoque irrésistiblement Joseph Conrad, peintre insurpassable de la confrontation de l'individu aux milieux les plus hostiles. Le jeune Binh vieillit en quelques mois, perd presque tout au fil de sa quête, et se transforme progressivement. Moland n'insiste pas sur les détails, mais l'interprétation de Damien Nguyen, aussi émouvant que Boris Karloff dans Frankenstein, fait le nécessaire. De grand garçon timide et embarrassé de son propre corps, il devient un redoutable adversaire des négriers, un prudent clandestin qui apprend l'anglais rapidement, et finit par s'adapter à toutes les pertes qu'il subit.

L'étrangeté de ce film réside notamment dans sa structure, faite d'épisodes très différents les uns des autres. L'intrigue commence dans un Vietnam d'une beauté émouvante, où le jeune homme est muet, simple fermier au milieu de la nature. On peut détecter çà et là l'influence de l'un des producteurs du film, Terrence Malick, qui sait visiblement aider discrètement ceux qui partagent sa vision, comme David Gordon Green (The Undertow). On suit ensuite le parcours de Binh à Saïgon, puis dans le camp de réfugiés de Malaisie, à New York, et enfin au Texas rural, où le film reprend le rythme initial, après la peinture de l'enfer urbain. Là encore, l'influence rousseauiste de Malick se fait sentir, dans cette opposition entre nature et civilisation, qui voit le héros se diriger vers la nature, loin des illusions de la société. Si le postulat peut paraître naïf, ou dépassé sur le plan philosophique, il n'en touche pas moins aux thèmes universels, et The Beautiful Country n'est pas une pierre superflue à l'édifice. Déroutant dans son intrigue, il tire tout le parti du personnage principal, presque muet dans la plus grande partie du film, mais à la psychologie riche et fouillée. On le voit penser sans l'entendre, élaborer ses réflexions, toujours plus complexes, plus appropriées aux nouveaux obstacles qu'il rencontre. La perte de l'innocence est inévitable pour le grand enfant délaissé qu'il était. On peut palper la contrepartie de ses déceptions, tandis qu'il rencontre sur son chemin presque toutes les passions humaines, de l'amour à la haine, en passant par la vengeance et la déception. Loin de s'avilir, Binh tire force de toutes ces nouveautés, et devient toujours plus à même de comprendre le monde qu'il traverse. Il prend ses décisions finales avec le calme d'un adulte, alors qu'il avait quitté la maison de son enfance en petit garçon.

La réflexion sur l'opposition entre l'individu et la société, comme dans Zéro Kelvin, n'est donc pas aussi pessimiste que celle de Malick. La confrontation à la nature sauvage, dans la première oeuvre de Moland, révélait le pire de chacun des trois prisonniers de la cabane de chasse, et le désespoir final du héros venait plus de ce qu'il était devenu comme son pire ennemi que de son retour à la civilisation. En ce sens, The Beautiful Country semble se poser en alternative plus optimiste. Alors que le héros suit le parcours inverse, de la nature vers la civilisation et retour, il a tiré profit de ses épreuves, et s'est enrichi.

Hans Petter Moland confirme ici tardivement (près de dix ans séparent les deux films) son talent, sa capacité à filmer hommes, bêtes et paysages tout en explorant le plus profond des interrogations humaines. Ses personnages sont toujours aussi intrigants et attachants, et sa réalisation donne toujours lieu à des fulgurances, des images qui restent imprimées dans l'oeil du spectateur, comme Binh chevauchant un boeuf dans la rivière, ou attendant devant la maison paternelle pendant plus d'une journée.

Le surprenant attelage de ce film (réalisateur norvégien, acteurs vietnamiens, chinois, néozélandais, américains, anglais, sujet à cheval entre deux pays) trouve néanmoins sa cohérence avec simplicité, celle qui habite le cinéaste qui sait s'effacer pour mieux cadrer ses personnages et leur évolution. Ce film mérite à l'évidence beaucoup mieux que sa distribution confidentielle. Son réalisateur, pour sa part, n'a pas encore non plus la renommée qu'il convient de lui donner. À charge pour les cinéphiles et les contemplatifs de remédier à cette situation.

Henri YAN
(août 2006)

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