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Hors de l'ombre : Cinéma
Zéro Kelvin
Un poète rejoint un duo de trappeurs au Groenland. La rude vie arctique réserve des surprises brutales à tous.
Pays : Norvège

Titre :
 Zéro Kelvin (titre original : Kjærlighetens Kjøtere - Les Bâtards de l’Amour)

Réalisation : Hans Petter Moland

Sortie : 1995

Musique :
Terje Rypdal

Avec Stellan Skarsgaard, Gard B. Eidsvold, Bjorn Sundquist, Camilla Martens.
Henrik Larsen vit comme il peut de sa poésie dans la toute jeune Norvège des années 20. Sa compagne Gertrud l’aide et le soutient. Ils sont jeunes, modernes, bohèmes, s’aiment avec fougue et liberté, se rient des conventions scandinaves rigides, annoncent les générations libérées qui leur succéderont. Henrik part pourtant. Sans tambour ni trompettes, avec le sentiment qu’il doit partir, accomplir un bout de destin, pour mieux revenir vers Gertrud, la belle insoumise qui ne veut pas se marier parce que l’amour qui la lie à Henrik est précisément trop libre pour se laisser entraver.
Henrik part à l’aventure, celle, glacée, du Groenland, far-west de la Scandinavie, où très peu d’hommes vivent, chassant toute la faune qui s’y trouve pour en envoyer les fourrures vers les villes. Henrik fait la connaissance de Jakob, savant mutique, dont le crâne rasé laisse entrevoir la discipline implacable nécessaire à la survie sous ces latitudes, et de Randbaek, chevelu et barbu, aussi rude d’aspect que de caractère. Ce dernier est le chef de station, le fait comprendre immédiatement et ne manque jamais une occasion de le rappeler au nouveau venu. La poésie, la paresse, la coquetterie, les sentiments n’ont aucune place dans la minuscule cabane où les trois hommes doivent vivre les uns au-dessus des autres des mois durant. Ici, on ne gâte pas les chiens, on ne se disperse pas en paroles inutiles, et on n’aime pas. Pas de fiancée, de femme ou d’enfants qui vous attendent au loin. Les moqueries, puis les brimades font monter inexorablement la tension entre le chef de station bourru et le jeune poète, sous l’œil inquiet du chauve savant. La violence devient inévitable, et attendue par tous.

Difficile de classer une œuvre aussi atypique que Zéro Kelvin. Vendu comme une version arctique du Bon, la Brute et le truand, il évoque aussi les souvenirs du cinéma de Lars Von Trier ou Tomas Vinterberg, ainsi que du théâtre de Strindberg, pour sa fidélité à la tradition scandinave d’une certaine idée de l’homme. Toutefois, par son utilisation du cadre magnifique de la nature féroce du Groenland, le film évoque également Délivrance, Gerry et nombre d’autres. Jack London ou Joseph Conrad auraient pu scénariser cet affrontement sanglant entre deux hommes qui se connaissent trop bien sans s’être vraiment rencontrés, qui se reconnaissent en l’autre à leur plus grand dégoût, et dont le combat ne peut avoir de vainqueur ni de vaincu.

Si les influences qui ont marqué la conception du film peuvent se chercher, elles ne doivent pas pour autant obscurcir l’analyse de l’œuvre pour ce qu’elle est : autonome. On ne peut que réduire la force de ce drame humain en le comparant. Voyons-le donc pour ce qu’il est. Le pays d’origine du film, la Norvège, a déjà fourni quelques belles surprises au cours des années passées, dont le remarquable Insomnia. Nettement moins productive que son voisin et ancien colonisateur, le Danemark, la Norvège n’en est pas moins typiquement scandinave sur le plan artistique. Les influences citées sautent aux yeux, mais Zéro Kelvin sait s’en détacher pour explorer un drame profondément intemporel. À contre-pied d’un certain déterminisme strindbergien, le film montre des personnages en pleine évolution, constamment surpris par leurs propres réactions, leurs propres émotions. Le point culminant de cette introspection collective est atteint lorsque l’implacable Randbaek organise un réveillon de Noël pour son souffre-douleur Henrik. Incapables de supporter de se trouver si semblables par-delà leur haine mutuelle, ils font voler la trêve en éclats, au plus grand désespoir du plus dur des deux.

La nature tient une place primordiale dans l’intrigue. Le froid mortel y est affronté avec courage, nu s’il le faut -magnifique séance d’élimination des puces par exposition au vent glacé-, la gestion des réserves, de la lumière -Henrik relit de manière toujours plus secrète l’unique lettre qu’il a emporté de Gertrud-, des animaux -trop nourrir les chiens les rendrait désobéissants-, et de la petite cabane. La faune, brutalement abattue, apitoie le tendre Henrik jusqu’à ce qu’il accepte la part de dureté qui se cachait en lui, et qu’il était venu découvrir, son côté Randbaek.

La cabane devenant de plus en plus étouffante -on notera une remarquable utilisation du décor et de la lumière, qui suscite un vertige claustrophobique succédant aux immenses étendues qui entourent la bicoque-, elle finit par disparaître à son tour, laissant les hommes seuls et nus au milieu de la nature. La dernière partie du film tourne au duel, mais une fois encore, l’amateur de règlements de compte y sera surpris. Le pire ennemi de l’homme n’étant sans doute que lui-même, l’affrontement en miroir ne se conclura pas comme on pourrait l’attendre.

Les trois acteurs qui s’observent pendant les deux heures de film sont remarquables, et on devine une préparation irréprochable pour chacun. Parmi eux, Stellan Skarsgaard, féroce et touchant Randbaek, étonne en trappeur sauvage, hanté par ses secrets, et séduit par sa gouaille méchante, tandis que Gard B. Eidsvold incarne la perte de la civilisation d’Henrik. On notera l’utilisation subtile de la musique de Terje Rypdal, déjà remarqué sur quelques titres de la bande originale de Heat, dont le violon électrique apporte la dureté nécessaire pour achever d’enfermer le spectateur dans l’univers blanc.

Par sa savante alternance entre intimité et solitude absolue, Zéro Kelvin constitue l’un des plus fidèles témoignages de l’épreuve de vérité ultime qui guette tout membre d’une société : son duel face à la nature, qui ne peut être qu’une quête de soi, ou un duel face à soi-même. Le chef-d'œuvre de Hans Petter Moland possède la qualité rare de faire se rencontrer le philosophe et l’explorateur sur un même sujet, et de proposer cette réflexion sous la forme d’une histoire puissante, à l’intrigue imprévisible et aux personnages riches, servis par une cinématographie maîtrisée. La marque des très grands.

Note : Ce film est difficile à trouver, édité en dvd par Kino Vidéo, dans une copie de qualité moyenne, sous-titrée en anglais. Il vaut pourtant les efforts pour se le procurer !

Remerciements spéciaux à Elisa Estrada Holteng pour la traduction du titre original.

>> Un autre article sur The beautiful country de Hans Petter Moland
Raphaël VILLATTE
(Février 2006)

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