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Des policiers policés : un atelier d'écriture à Nezahualcoyotl (Mexique)
Une salle de cours tapissée de murs blanchis par une chaux vieillissante se prépare à recevoir, sous un soleil matinal, son premier groupe d’élèves… Un bataillon de drapeaux et de cartons poussiéreux, acculé près de la porte d’entrée, veille sur l’apparent silence des lieux … Des fragrances de tacos huilés et de tamales chocolatés valsent au dessus d’une armée de petits bureaux en bois qui recèlent de messages d’amour de jeunesse… Au centre stratégique, un ample tableau en ardoise qui attend, dans l’écho de la musique de la rue, de communier avec la craie du savoir… Et puis, soudain, le parquet scolaire craquelle, résonne, tambourine… Les sièges des écoliers accueillent généreusement les uniformes des policiers qui achèvent leur service… Depuis l’estrade, le chef d’orchestre de cette classe atypique donne le rythme lyrique de la leçon du jour : « Comment construire une histoire ? »… Des termes comme atmosphère, personnage, ressort, artifice, sujet, argument fusent, s’entrecroisent, se heurtent, se confondent pour disparaître dans la corbeille à propositions de ces étudiants peu ordinaires à la faconde explosive, ravis de participer à une telle analyse.
Le calendrier affiche la date du vendredi 23 décembre 2005, l’horloge retentit les douze coups de midi et nous sommes à Nezahualcóyotl, municipio de deux millions d’habitants qui porte le nom d’un poète, quatrième souverain de Texcoco au XVe, et qui se situe dans el Valle de México, à onze kilomètres du Zócalo, la grande place de la capitale mexicaine. Zone sensible, ce territoire détenait, il y a encore peu, un taux de délit et de violence plus que préoccupant. Mais lorsque l’ordre s’acoquine avec la littérature, l’environnement glauque et défavorisé parvient à esquisser des sourires pétillants et pertinents. C’est parce que l’Art pose des questions et offre des réponses pour la vie, génère des émotions, fomente un esprit critique et pragmatique que le programme « Literatura Siempre Alerta », exercice inédit au monde, a été lancé en avril 2005. Ce dernier obéit à un enseignement destiné aux policiers de Neza afin d’améliorer leur formation professionnelle. Ledit projet, préalablement élaboré par l’écrivain Juan Hernández Luna, qui officie actuellement en tant que coordinateur de cette aventure livresque, consiste à transmettre à ces policiers des outils narratifs afin qu’ils appréhendent autrement que par les mots de la force leur cadre quotidien et que par la force des mots ils acquièrent, entre autres, une orientation humaniste

Le maire, Luis Sánchez Jiménez, qui dès son arrivée à l’Hôtel de ville a entrepris une politique à l’encontre de la corruption policière et en faveur d’une meilleur formation des agents de sûreté, a récemment souligné les bienfaits de ce programme en rappelant qu’en une année l’indice de criminalité avait baissé de 20%, contrecarrant ainsi les propos de ses détracteurs et de ceux qui avaient mis fortement en doute le succès d’une telle entreprise. Les employés et gardiens de la sécurité publique pour combattre la délinquance ne doivent pas avoir recours uniquement au langage des armes mais également aux armes du langage. L’ignorance est un fléau qui affecte sensiblement cette corporation ; le noble enseignement de la lecture et de l’écriture leur facilite les échanges avec l’ensemble des résidants de ce secteur urbain. N’oublions pas que les policiers sont souvent les premiers témoins, et parfois acteurs, d’événements troublants et déstabilisants ; ce sont eux qui, avant l’arrivée des pompiers, des médecins urgentistes, des journalistes recueillent les premiers frémissements du fait, de l’information.

Les sessions imparties par une équipe enseignante décapante, des comédiens (Norma Márquez, Everardo Pillado Pacheco, Néstor Ramírez, Adriana Ramona Pérez) aux accents postmodernes qui manient avec talent autant le geste théâtral que la parole du texte, incitent les policiers à se plonger dans l’univers de la poésie et de la prose. Mais dans le navire de la littérature, l’équipage fictionnel au risque de chavirer ne peut entreprendre sa traversée sans l’apprentissage de l’écriture, épopée entamée depuis quelques mois. Roberto Pérez, le vice-coordinateur du programme, signale que passer de la lecture à la rédaction s’avère essentiel et inévitable, une étape conçue comme un instrument supplémentaire pour consolider la qualité du service de la police. Ces deux exercices ne peuvent qu’étayer le mode d’expression de ses membres, les aider à s’adresser avec aisance aux citoyens, ainsi qu’à prendre conscience des problèmes qu’eux-mêmes affrontent chaque jour. En mars prochain sera d’ailleurs publié Parte de novedades, un ouvrage qui porte le nom du rapport journalier que doivent remettre les policiers à leur supérieur hiérarchique, et qui regroupe divers récits, fruit collectif de leur travail de composition, ficelés à partir d’intrigues vécues au sein de leur labeur.

Avant d’aborder cette phase, les étudiants se sont immiscés dans le monde du Quichotte et ont parcouru quelques péripéties du Chevalier à la Triste Figure. Cette expérience les a amenés à réécrire les premières pages du roman de Miguel de Cervantès, à partir des codes linguistiques de leur jargon professionnel... on peut ainsi lire « En un 22 de la Mancha, de cuyo 64 no quiero acordarme… ». Les célèbres incarnations du Carême et du Carnaval se sont donc retrouvées catapultées quatre siècles plus tard dans l’odyssée policière de la Sécurité Publique Municipale de Nezahualcóyotl ; exercice de style qui a valu à ses artisans les félicitations des membres de la Academia Mexicana de la Lengua. En ce moment la confrérie des uniformes sous la baguette de Norma s’initie à la littérature érotique et étudie une fiction de Eduardo Antonio Parra intitulé La vida real, qui met en scène, depuis l’œil d’un photographe, la symbiose charnelle d’un couple de vagabonds qui se perd passionnément dans un nid de détritus. Norma emploie la dynamique de cette classe pour disserter sur le processus d’érotisation de l’écriture, sur la responsabilité de nommer les éléments qui nous entourent, sur la liberté de pouvoir prononcer avec les mots, sur la puissance de la parole afin de structurer et divulguer sa pensée.

Depuis le début des cours, deux anthologies dotées d’instances titulaires qui combinent astucieusement esthétique et didactique, Literatura siempre alerta et Arta palabra, ont été distribuées aux participants. Du récit bref à la composition lyrique en passant par la chronique, les lecteurs ont l’opportunité de parcourir leur expédition textuelle en compagnie, entre autres, de Francisco de Quevedo, José Emilio Pacheco, Juan Gelman, Roberto Bolaño, Howard Fast, Rubém Fonseca, Bernardo Fernández… Ce voyage au cœur de l’écriture enseigne à ses explorateurs qu’une bonne histoire ne donne pas forcément naissance à un bon texte, et que pour comprendre le mécanisme de ce dernier dans le monde il ne faut pas uniquement s’attarder sur ce qui est dit, mais comment cela est dit afin de pénétrer dans les lignes des non-dits.

Cet atelier a la vertu d’exiger du récepteur un travail coopératif pour qu’il puisse remplir les espaces blancs de sa lecture. En cela le concepteur de ce projet, le romancier Juan Hernández Luna, rejoint Roland Barthes, pour qui le lecteur alors n’est plus un simple « consommateur », mais un producteur du texte. L’écrivain élabore en quelque sorte pour ce dernier une oeuvre que celui-ci doit concevoir comme une tâche à réaliser. Il participe donc avec l’artiste à la création de l’ouvrage littéraire et donne ainsi sens à l’histoire qui lui est présentée. Or, c’est à travers les romans policiers que la collaboration active du lecteur a pris de l’essor. La structure des enquêtes a donné naissance à des fictions construites autour d’énigmes souvent complexes, et dont la résolution et l’explication s’effectuent dans le temps, pas à pas, lors de la progression dans le texte. Le lecteur idéal devient détective s’il souhaite percevoir le ou les vrais signifiés du récit. Son travail réside dans le fait d’élargir l’espace du discours, de recueillir les codes de l’émetteur, de détecter les mots clefs, de discerner les lectures croisées, de regarder en arrière. Il pourra ainsi saisir la machinerie de la narration, la logique des actions, la syntaxe des personnages, la chronologie des événements.

Les policiers de Nezahualcóyotl, tels des enquêteurs, sont donc invités à mieux contourner les pièges de l’écriture, à déchiffrer ses stratégies et à décrypter les artifices qui composent le texte. Albert Camus se plaisait à dire que « si le monde était évident, l’art n’existerait pas. L’art nous aide à pénétrer l’opacité du monde » ; le programme, Literatura siempre alerta, en est un bel exemple et offre une belle leçon d’humanité aux chantres de la répression et des discours sécuritaires.
Cathy Fourez
(Février 2006
)

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