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Cahiers Thématiques : Festnoire 2006, Festival du polar franco-mexicain
Festnoire 2006, jour 2 : Alianza Francesa de Polanco, 15 novembre
Une nouvelle fois, le Festnoire se transporte de l'auditorium toujours très animé de San Angel à l'accueillant et faussement paisible salon-bar de l'Alliance Française de Polanco. Dans ce quartier fresa (snob), la présence d'auteurs de polar constitue toujours une petite satisfaction ironique pour l'organisateur. Promesse d'une rencontre vive dans une ambiance cosy.

Réunis pour lier la forme au fond, Didier Daeninckx, Bernardo Fernandez et Francisco Haghenbeck devaient ce soir dévoiler un peu plus profondément leurs secrets techniques. Comment doser le cocktail délicat de fiction et de réalité qui aboutit aux textes qui ne laissent personne indifférent? Sur ce point s'amorce une légère divergence. On connaît l'exigence et la précision de Didier Daeninckx en matière de représentation de la réalité. On connaît également quelques grands traits d'une certaine tradition du polar mexicain, celle que perpétue, s'il ne l'a créée lui-même, le maître Paco Taibo II. Faire référence à ce dernier s'impose lorsque l'on a le plaisir de dialoguer avec deux de ses amis les plus proches, Bernardo et Francisco. Pour ces deux comparses, le mélange est certes délicat à réaliser, mais ils choisissent de manipuler les composants avec une relative désinvolture, qui épouse le contexte judiciaire local. Bernardo Fernandez est rejoint par Francisco Haghenbeck : écrire des polars au Mexique est facile, tant la réalité mexicaine transpire de contextes, de situations et de personnages littéraires. Cela n'empêche pas le sérieux. Bernardo revendique, au nom de son passé punk, sa position en considérant que le véritable coupable d'inexactitude, voire de manque de professionnalisme, ne saurait être l'écrivain, mais plutôt le ministre de l'Intérieur. Rires et sourires passent, mais la question en amène une autre. Les éditions précédentes du Festnoire ayant pris l'habitude de pousser gentiment les auteurs dans leurs retranchements, il convient d'aller au-delà de la posture. La responsabilité, serpent de mer du débat sur le polar, revient au centre du débat. Comment injecter de la fiction dans la réalité sans prendre la responsabilité morale d'offrir une version des faits? La ligne de fracture entre les auteurs s'élargit. Didier Daeninckx exprime un point de vue simple et difficilement contestable : premier de la famille ("depuis l'âge des cavernes") à avoir la parole, il lui appartient d'user de cet accès à l'expression publique avec la plus grande précaution, mais aussi la plus grande efficacité possibles. La responsabilité est ici autant à l'égard du public que de ceux dont la voix n'a pu être entendue avant lui. Ici, nos compères mexicains se distinguent. Par trop de modestie sans doute, leur position d'écrivain ne leur semble pouvoir atteindre le sérieux ni la rigueur inquisitoriale du journalisme d'investigation. Ils se reconnaissent en auteurs, et posent des limites assez strictes dans leur démarche : un bon roman est l'essentiel de ce qu'ils espèrent pouvoir accomplir. Si le public est diverti en étant amené à réfléchir, la mission est accomplie. La réaction surprend, venant de Francisco Haghenbeck qui avait électrisé l'auditorium de San Angel par ses révélations sur les camps de concentration au Mexique. L'auteur se défend d'une démarche trop journalistique à son goût, ni même d'un espoir de faire éclater la vérité. Les témoignages qu'il a recueillis, certes, sont accablants, mais il ne peut se résoudre à écrire sur leur seule foi. La vérité officielle est selon lui un autre élément à prendre en compte, et il espère transmettre sa vision des choses, "sa" vérité. Didier Daeninckx "s'inscrit totalement en faux" contre cette vision, comme on pouvait l'attendre. La responsabilité ne revient pas seulement à la prudence, mais doit être perçue comme un devoir d'expression. Citant Victor Hugo ("La forme, c'est le fond qui remonte à la surface"), il plaide pour une exigence indissociable de la recherche artistique. selon lui, le funambulisme d'un auteur est sans conteste l'une des marques de qualité d'une ouvre. Avant de rendre la parole, le Français note que la dichotomie artificielle qui veut placer le style à droite et les idées à gauche doit être examinée avec précaution. Le fantôme de Louis-Ferdinand Céline, invoqué par les idées agitées autour de la notion de responsabilité, vient planer un court instant. La passe d'armes est conclue avec le sourire par Francisco, "il y a but, je ne conteste pas l'arbitrage".

Le trio d'auteurs retombent d'accord par la suite, lorsque l'on aborde la séduction exercée par la structure policière. Pourquoi choisir cette dernière, en effet, pour traiter de sujets si éloignées de la "littérature de gare"? La dynamique formidable, le suspense et la tension dramatique inimitable du polar reforment le consensus. L'enquête du héros retrace celle de l'auteur et épouse la vision micro-historique : les "traces" que Didier Daeninckx fait remonter jusqu'à la Bible sont observées, décryptées, les preuves sont accumulées en dossier, avant d'être versées à l'instruction du processus créatif.

Quelques questions et réactions fusent du public en guise de conclusion. Les trois auteurs doivent se prononcer sur le terrain toujours glissant de l'éventuelle adéquation entre un type de criminalité et un peuple. Fortement récusée par Didier Daeninckx, qui rappelle que dans le monde entier, les endroits de la maison les plus dangereux sont la cuisine et la chambre à coucher, où la plupart des crimes se commettent. Bernardo Fernandez et Francisco Haghenbeck tombent d'accord, bien que soulignant que la question peut trouver sa validité dans le grand banditisme.

Une dernière escarmouche voit le Français accroché sur la question du ton de ses romans, dans lesquels certains voient des règlements de compte personnels. L'auteur s'en défend, revenant sur l'impossibilité d'escamoter des faits réels choquants et méconnus. Rien de personnel, strictement professionnel. Mais le divertissement du lecteur? Didier Daeninckx le récuse, au contraire de ses collègues mexicains. Selon lui, "divertir" équivaut à détourner l'attention, donc à faire disparaître. Le plaisir du texte n'en est pas absent, ni pour l'auteur ni pour le lecteur. Toutefois, il est hors de question, à ses yeux, de laisser la distraction prendre le pas sur l'instruction.

Une fois de plus passionnées, les rencontres du Festnoire sont parvenues à faire vivre chaleureusement les murs de l'Alliance Française de Polanco, et faire repartir un public très attentif vers de nouveaux horizons de réflexion.

>> Jour 1 - Jour 2 - Jour 3

Raphaël VILLATTE
(Novembre 2006)

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