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Cahiers Thématiques : Festnoire 2005, Festival du polar franco-mexicain
Festnoire 2005, 24 novembre : « Assemblée générale »
Invités : Fernando Figueroa, Jesús Tonantzin, Andrés Acosta, Víctor Luis González, Eduardo Antonio Parra, Pascal Dessaint, Claude Mesplède… et Juan Hernández Luna, Eduardo Monteverde, Julia Rodríguez, Paco Ignacio Taibo II.

De gauche à droite,
Andres Acosta, Fernando Figueroa, Victor Luis Gonzalez, Claude Mesplède,
Rodrigo Castellanos, Pascal Dessaint, Raphaël Villatte, Cathy Fourez et Eduardo Antonio Parra.
Retour à l’Alliance Française de San Ángel pour la clôture très attendue du troisième Festnoire. Un mélange de nervosité, d’impatience et d’épuisement tendait les visages. Pensez ! La liste d’invités prévue était longue. Elle s’était allongée au fil des rencontres, chaque invité du Festnoire étant invité à se joindre aux soirées suivantes. L’engorgement était à craindre, l’explosion anarchique prévisible, le feu d’artifice final espéré. De ce point de vue, il n’y eut aucune déception. Plus qu’à une table ronde, on a assisté à un « happening ». Les chaises manquèrent rapidement pour accueillir sur scène Eduardo Antonio Parra, Pascal Dessaint, Claude Mesplède, Víctor Luis González, Fernando Figueroa, resté sur scène après sa conférence sur l’anti-héros mexicain accompagné de Jesús Tonantzin, et Andrés Acosta, auxquels il fallait ajouter le vaillant Rodrigo Castellanos, dont les talents d’interprète furent mis à rude épreuve, une fois de plus, pour permettre à Claude Mesplède et Pascal Dessaint de suivre les échanges qui ne tardèrent pas à fuser entre les différentes factions du roman noir mexicain.

Les invités de cette soirée écriraient donc des fictions qui ne nous livreraient pas une vision entièrement « réaliste » de la supposée « réalité », étant donné que comme le dit Heriberto Yépez « La réalité est uniquement intéressante à partir du moment où elle a été escamotée1 », mais au contraire pour éveiller nos consciences face aux leurres, aux falsifications qui la composent et qui tuent la ou les véritables natures de cette même réalité. Les narrations de ces écrivains ont peut-être comme objectif de désorienter le lecteur, de le déranger dans son rapporte avec le réel, de créer chez lui un malaise prolongé et briser ses routines de réception ; elles nous transmettraient la bêtise humaine, l’ineptie politique et exploreraient les recoins nauséabonds et sordides de nos sociétés ancrées dans une modernisation sans modernité. Le romancier argentin Ricardo Piglia au sujet du roman noir dit que « le crime est le miroir de la société, c’est-à-dire que la société est vue depuis le crime2 ».

Jorge Luis Borges a toujours insisté sur la fertilité du répertoire et des combinaisons du genre policier. En effet, ce dernier ne vit que de l’infraction continue de ses propres lois ; c’est un courant qui ne cesse de se mouvoir et qui doit être entendu comme un ample et compétent laboratoire d’idées, d’imagination et d’ingéniosité dans les techniques employées. Dans la nature hybride et « anticonventionnelle » inhérente au genre policier se déploie un abondant champ de créations, un vaste éventail de nouvelles variations. Des auteurs comme Vicente Leñero, Carlos Fuentes, Élmer Mendoza, Jérôme Leroy, Thierry Tuborg, Fred Vargas ont utilisé ou utilisent parfois ce courant littéraire pour mener une réflexion sur l’écriture même et faire surgir ainsi au-delà de l’intrigue principale un effet de métalittérature. La mort, la brutalité, la prévarication doivent captiver le lecteur non seulement depuis un point de vue thématique mais également depuis une perspective narrative, c’est-à-dire de quelle manière ces sujets sont-ils contés, avec quels matériaux, pour finalement se transformer en objet littéraire. Le récit, enclin à l’invention, se donne la loi qu’il veut et présente un éclatement narratif qui reçoit n’importe quelle forme littéraire et artistique.

«Divertir en apprenant » disait le poète latin Horace, tel se présentent les œuvres de nos participants à cette ultime table ronde du Festnoire 2005, œuvres dans lesquelles nous pourrions lire l’émiettement du monde, nous heurter à une société décomposée et atomisée, se faufiler dans l’aventure du néant quotidien, considérer le texte comme un lieu d’analyse sur la littérature. Nos invités, tous charmés de participer, à nouveau pour certains, durent arpenter dès le début un dénivelé de questions, interrogés sur la rédaction d’un monde dessiné dans le sang et la désillusion, sur la narration conçue comme un lieu d’expérimentation sur l’écriture, et sur l’importance du style dans leur œuvre et dans le genre.

Eduardo Antonio Parra, auteur d’un premier roman, Nostalgia de la sombra (2002), ainsi que de récits brefs, Los límites de la noche (1996), Tierra de nadie (1999), Nadie los vio salir (2001), textes à la fois lumineux et noirs, très noirs, et qui portent tous le sceau de la barbarie et de la géographie frontalière du nord du Mexique, s’immisce dans le débat en avouant sa « fascination pour les mécanismes du mal ». Esthétiser la brutalité lui offre l’opportunité de passer par différentes phases d’expérimentation et de réfléchir sur la façon de violenter le lecteur à travers le langage, de l’enfermer dans des atmosphères sordides et de l’en éloigner. Il s’escrime dans son parcours de créateur à écrire une littérature qui puisse s’exprimer non seulement dans l’incertitude, mais également dans l’espérance. Il réagit à la phrase de James Hadley Chase citée lors des échanges « Les gens ne devraient pas lire des romans policiers. C’est malsain » en rétorquant que « oui la littérature est malsaine et que c’est bien qu’elle le soit ».

Víctor Luis González, auteur, entre autres, de El Mejor Lugar del Infierno, roman qui a été traduit en français aux Éditions Gallimard (Série Noire) et qui traite du milieu impitoyable et corrompu de la boxe, prend à son tour la parole pour parler du livre que nous venons de citer. Il insiste sur le fait que ce récit est le « produit de son époque », et renouant avec les thèmes de la soirée déclare que « le style c’est la vie, celui d’un monde qui se donne un ton ». Il dérive ensuite vers les sujets développés dans les textes policiers mexicains et regrette que celui des narcotrafiquants soit devenu une mode… commentaire qui nécessiterait sans aucun doute une autre table ronde.

La première partie du débat eût déjà été chargée si d’autres invités n’étaient pas entrés dans la danse, arrivant tout droit de « la Feria del Libro del Zócalo » de Mexico. Et des invités de marque ! Rien de moins que Paco Ignacio Taibo II et sa femme, éternels parrains du Festnoire, suivis de Juan Hernández Luna, toujours tiré à quatre épingles, Eduardo Monteverde, et Julia Rodríguez. Le débat se fit tribune, combat, lutte, voire règlement de comptes, mais pour le meilleur. On le sait, la présence de Paco Ignacio Taibo II est une arme à double tranchant: c’est à la fois la certitude d’un débat vigoureux et animé, et c’est aussi la garantie que cet événement échappera à tout contrôle. Ce fut le cas. Il ne mangea sa moustache que peu de temps, réclama le micro, en rappelant à l’auditoire médusé « que celui qui a le micro, a le pouvoir », contredit à peu près tout le monde, avant d’élargir la thématique choisie. Il poursuit la discussion en s’attardant sur le travail de l’écrivain, labeur qui passe par la sélection du sujet, la construction des personnages et de l’abus, la recherche du métissage thématique et structurel. « Il faut dynamiter la littérature » lance t-il à une salle ardente et une scène en feu.

Et le style dans tout ça ? Le style ne doit pas être l’enjeu d’une course au Parnasse, ce dernier étant, répéta-t-il, une cantina dont le videur n’est autre qu’Octavio Paz, qui choisit qui entre ou non. Selon Taibo, le style ne saurait être non plus un critère d’exclusion du genre littéraire, tous les auteurs de roman noir faisant avant tout œuvre de moraliste, qu’ils le veuillent ou non. Ce second souffle de la conversation suscita des vapeurs délétères. Jusqu’ici peu présent, se plongeant à l’occasion dans la lecture d’un livre, Eduardo Monteverde, journaliste et auteur de Lo peor del horror, ouvrage qui narre les cruels faits divers qui abreuvent malheureusement au quotidien la société mexicaine, déclare qu’il travaille davantage avec les stratégies de l’assassin pour écrire ses textes policiers que celles de l’écrivain… Émoi dans la salle ! Eduardo Monteverde se manifesta épisodiquement pour émettre des contrepoints laconiques et plutôt durs à l’endroit de ses collègues, conseillant à ceux qui ressentaient l’écriture comme une maladie de se faire soigner, ou refusant d’un haussement « la fascination pour le mal » qui motive Víctor Luis González et Eduardo Antonio Parra. Juan Hernández Luna prend alors le micro pour se situer dans le débat, et déclare que le style importe peu ; ce qui prime c’est justement la myriade de styles et de genres dans une même œuvre littéraire. Pendant l’intervention de son camarade, Paco Ignacio Taibo II s’éclipse vers le fond de la salle pour allumer une cigarette, bientôt rejoint par d’autres invités, qui étalent ainsi le territoire du débat. Eduardo Monteverde, lui, se dirige vers une autre sortie pour fumer sa propre cigarette. Le public assiste à une quadriphonie des débats, au grand dam de Claude Mesplède et Pascal Dessaint, réduits à compter les points. Paco Ignacio Taibo II revient de sa pause cigarette, lançant « ¡Vamos a pelear! » (« À la bagarre ! »).

Pascal Dessaint prend la parole pour synthétiser ses impressions. Il explique que sa confection d’une réalité noire ne peut que s’effectuer qu’à travers le travail et le plaisir des mots. « La forme doit en effet épouser le fond », et il insiste sur le fait que l’écriture est une épreuve d’expérimentation en tout genre. Il illustre son propos en évoquant l’importance de la ponctuation dans ses textes ; la courbure de la phrase doit épouser la psychologie du protagoniste, le rythme doit déterminer l’action et les attitudes des personnages. Il défend comme Claude Mesplède, qui au milieu de ce feu d’artifices linguistique, avait souligné préalablement l’exigence du lecteur français, une conception véritablement littéraire du genre, rappelant à l’occasion que sa génération a une formation classique en matière d’inspiration, des tragiques grecs aux maîtres de la littérature contemporaine. Toutefois, il rejoint Andrés Acosta contre les railleurs sur la nécessité d’écrire, tant par responsabilité à l’égard du public que pour soi-même. Moraliste ? L’étiquette n’est pas honteuse. Pour sa part, s’il se défend de prendre la pose d’un donneur de leçons, il ne peut accepter « la fascination pour le mal » comme motif d’écriture, et préfère le terme « peur » pour définir son exploration de l’horreur.

Avant de lever la séance, on redonne la parole à Claude Mesplède, voix de la sagesse au milieu du tumulte, qui résume à son tour les différentes positions en rappelant l’admiration que force le roman noir mexicain, riche de nombreux auteurs, de nombreux courants et tendances, de fortes personnalités et de manière de voir le genre parfois radicalement opposées, constituant un vivier encore trop méconnu en Europe. Paco Ignacio Taibo II répliquera malicieusement en remerciant son vieux complice au nom du genre mexicain et en lançant que la France ne se débrouille pas trop mal non plus !... Et puis dans un réceptacle lumineux de paroles, il s’adresse au public et à ses collègues, et conclut en s‘écriant que « nous les Mexicains, nous faisons la littérature la plus atmosphérique d’Amérique latine », qu’il serait temps que les écrivains d’aujourd’hui « content de nouveau des histoires » et qu’une telle démarche se nomme « la rencontre avec le lecteur ».

Après la houle, le retour au calme. Cet événement exceptionnel, le rassemblement de pas moins de dix auteurs devant un public de près de cent personnes, conclut en feu d’artifice le troisième Festnoire de Mexico, un événement dont la qualité des débats n’est plus à démontrer, et dont la capacité à surprendre jusqu’à ses organisateurs a été prouvée de la première à la dernière journée. Comme le golem, le Festnoire est une créature qui prend son indépendance de ses créateurs, développe son identité propre, sa touche. Est-ce un îlot d’échanges français au Mexique, ou une enclave française pour auteurs mexicains ? Est-ce une occasion de débattre ou un spectacle, celui de la vivacité du genre, par-delà les différences culturelles et les personnalités, fortes et riches, qui l’animent ? Une fois de plus, le Festnoire aura rempli sa mission, semble-t-il: offrir un visage inattendu du genre policier et séduire de nouveaux lecteurs. Tandis que l’on trinquait, dans le restaurant de l’Alliance Française de San Ángel, chacun se félicitait d’avoir contribué à faire vivre le genre. La créature pouvait s’en retourner dans les ténèbres, sa mission accomplie.


1 Heriberto Yépez, El Matasellos, Editorial Sudamericana, México, D.F., 2004, p. 78.
2 Ricardo Piglia, “Introducción”, in Cuentos de la serie negra, Selección y prólogo de Ricardo Piglia, Centro Editor de América, Buenos Aires, 1979, p. 57.
Cathy FOUREZ et Raphaël VILLATTE
(décembre 2005


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