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Cahiers Thématiques : Festnoire 2005, Festival du polar franco-mexicain
Festnoire 2005, 22 novembre : Claude Mesplède, Juan Hernández Luna, Paco Ignacio Taibo II
Pour continuer la fête noire du Mexique, changement d’ambiance, changement de décor, les amateurs et spécialistes du polar se transportèrent à l’Alliance Française de Polanco, pour faire coïncider le Festnoire avec les « encuentros-vinos » du lieu. Servir du vin aux auteurs de polar ? In vino veritas ! Au grand enthousiasme des invités et du public, confortablement installé dans le restaurant de l’Alliance, ambiance speakeasy de luxe, feutrée en apparence, taillant au vif sur le fond.


De gauche à droite, Raphaël Villatte, Claude Mesplède, Paco Ignacio Taibo II et Juan Hernandez Luna.
In Coca-Cola veritas, l’un des invités de marque de cette soirée n’est autre que Paco Ignacio Taibo II, vieil ami du Festnoire, déjà présent en clôture de l’édition 2004. « Le style se construit dans l’excès et surtout dans la réitération de l’excès » s’exclamera-t-il lors de cette soirée ; et en effet, l’excès s’avère la clef de sa littérature qui parvient avec inclémence et jubilation à modeler des personnages dignes d’un postmodernisme magique, à s’immiscer dans le milieu de la pègre, à nous enseigner que dans la capitale tentaculaire être policier et avoir bonne conscience est un oxymore, à ironiser sur le « politique fiction » de son pays. Le romancier cubain Amir Valle, dans la revue 813, les amis de la littérature policière cite d’ailleurs un commentaire de Taibo II, commentaire qui reflète l’orientation et l’esprit du genre policier actuel :
Il est clair que de la même façon que, pour comprendre la France du XIXème siècle, il faut lire les œuvres de Balzac, qui voudrait prétendre connaître aujourd’hui la société latino-américaine ne doit pas lire les journaux, ni les livres d’histoire, mais lire les romans noirs1.

Toujours prêt à faire fuser les rires ou lancer une fusée contestataire, il rencontrait d’une part, son vieil ami Juan Hernández Luna, auteur, entre autres, de Naufragio (1991), Tabaco para el puma (1997), Tijuana dream (1998) et du sublime Yodo (1998) qui marie macabrement magie noire et folie, et qui efface les frontières entre le bon sens et la démence. Dans la plupart de ses romans, Juan Hernández Luna manie avec subtilité un rire « désacralisateur », irrévérent, sismique, re-génération, « una risa llorona, picante, pero por supuesto verde ».

Paco Ignacio Taibo II était donc entouré de ce compagnon de route, précédemment invité mais dont les hasards de la circulation mexicaine avaient eu raison l’année passée, et d’autre part de son vieux complice Claude Mesplède ; Claude Mesplède… « Le grand Manitou », « The Boss », le globe-trotter érudit des littératures policières, l’homme qui répond plus vite que son ombre à toutes les questions en relation avec ce genre, inventeur, selon Taibo, du « mesplèdomètre », à savoir les fameux dictionnaires du roman policier que l’infatigable encyclopédiste a déjà à son actif.

Pas de vin pour Paco, donc, et une seule bouteille que Juan regrettera amèrement (« ¡Pinche Raphaël! ») d’avoir admirée de loin, perdue à l’autre bout de la table, côté français. De toutes façons, le sujet de ce soir ne devait pas les laisser secs! L’humour et le polar, comment exprimer la révolte à travers l’humour, les limites, la frontière de la parodie... Ces messieurs jouaient en leurs terres… et entre les verres.

Pour Paco, qui lance la conversation avec vigueur, la parodie de policier est un genre de « huitième catégorie », sans le moindre intérêt. Conserver le réalisme, sans tomber dans la farce et la moquerie, s’avère indispensable, car la tâche de l’écrivain consiste à ce que « le sous-réel se fasse réel ». En revanche, l’humour dans son œuvre a une place prépondérante, nul ne l’ignore. Comment l’humour vint à Paco ? Il est « mexicainement » transmissible, selon lui, essence même de la folie surréaliste de cette ville qu’il doit être le seul à connaître aussi parfaitement. Selon lui, l’humour noir est doublement narratif dans le sens où il est employé pour exorciser l´horreur, et où le sourire ne se métamorphose en aucun cas en éclats de rire. L´humour est un potentiel de contrepoints qui vient des situations étranges vécus quotidiennement par le peuple mexicain, et qui réussit à démythifier l’impensable, car comme il le rappelle « ici au Mexique on tue sans aucun trait comique ».

Juan Hernández Luna confirme vigoureusement, lui qui grandit dans le quartier Nezahualcóyotl, chaud s’il en est, et se rappelle avec émotion et fou rire les heures sombres et hilarantes qui voyaient, après une agression au couteau, arriver une ambulance pilotée par les enfants du quartier, les ambulanciers préférant s’abstenir de venir jusque là eux-mêmes. C’est pour cette raison que ses « histoires s´accommodent parfaitement à cette littérature ». Le drame se mélange toujours à la comédie, et rendre compte de la réalité sans prendre en compte sa dimension dérisoire reviendrait à la trahir.

En cela, Claude Mesplède diffère quelque peu. Il souligne qu’il n’existe pas de tradition picaresque en France, mais rappelle toutefois les quelques occurrences fameuses ou moins fameuses de héros comiques du polar français, depuis l’antique Zigomar (« z’à la vie z’à la mort! », zézaie-t-il) jusqu’au fameux San Antonio, en passant par les aventures de Nestor Burma, dont la simple existence est une aberration, le détective privé n’ayant jamais représenté grand-chose en France. D’autre part, Claude considère que l’écrivain doit être pourvu d’une certaine disposition pour manier l’humour, que tous les auteurs de romans noirs n’en font pas usage, mais reconnaît que « s’il faut continuer à vivre, il faut utiliser l`humour ». Selon lui, toutefois, il existe une « école mexicaine » de l’humour dans le polar, dans la mesure où la plupart des auteurs, ceux qui sont attablés ce soir notamment, pratiquent d’une manière ou d’une autre la saillie drolatique au détour d’un drame ou d’un autre.

Pas d’humour dans le polar français, notamment contestataire ? Raphaël tique. Et le Poulpe dans tout ça ? Claude Mesplède fait découvrir à un Paco attentif, casque sur la tête, cigarette au bec, et à un Juan passionné, sans casque (l’auteur de ces lignes peut attester que Juan Hernandez Luna, bien que ne parlant que peu Français, en comprend une plus que large partie, et serait bien capable de séduire n’importe quelle française par son charme élégant et son mélange linguistique inimitable…je confirme), le fameux Poulpe, donc, qui mélange humour et ironie pour traiter des problèmes graves qui affectent la société française. Le lecteur français n’a plus besoin de la présentation du héros libertaire imaginé par le collectif de presque tous les écrivains de polar français. Les Mexicains s’avèrent très intéressés. Y aura-t-il un Poulpe mexicain, redresseur des torts locaux ? Qui sait ? Paco et Juan reviennent sur l’impossibilité, comparable à la situation française, du détective privé mexicain, super-héros de l’impossible, tant les torts à redresser sont nombreux.

Et pourtant… Entre le réel inimaginable et la fiction irréaliste, comment naît le choc fécond ? Quelle est l’étincelle de créativité qui a mis ces auteurs sur le chemin du policier, et précisément sur celui du détective privé, le Corbeau pour Juan, Héctor Belascoarán Shayne pour Paco ? Survient alors l’événement de la soirée, qui mit les capacités du redoutable interprète, Rodrigo Castellanos, à rude épreuve. Toujours nerveux, d’une sensibilité à fleur de peau, mais aussi élégant qu’Humphrey Bogart, Juan Hernández Luna explique, raconte et déclare sa flamme à l’œuvre qui l’a sauvé, dit-il : Les Misérables. « Mais oui, dès que le lecteur voit apparaître ce foutu Jean Valjean qui va soulever la maudite charrette avec le pauvre type coincé dessous, et qu’intervient un mec pour clamer que seul un gars aurait pu faire ça et que ce gars ça ne pourrait être que Jean Valjean, et après on le voit secourir Marius dans les tranchées, avec l’enfoiré de Javert à ses trousses et les putains de flics partout, et qu’il se barre dans les égouts, et qu’à un moment Victor Hugo décide de raconter Waterloo, nom mais vous imaginez, le foutu Waterloo en entier… ». Compréhensif, bien que redoutable locuteur lui-même, Paco interrompt le torrent d’un « Mec, qu’est-ce que tu fous à raconter Les Misérables à un public qui l’a lu ? ». Un moment d’anthologie, suivi immédiatement par Paco et Claude qui esquissent une lutte pour le contrôle du micro, l’un approuvant vigoureusement l’hommage à Hugo de Juan, les deux auteurs se considérant comme hugoliens jusqu’au bout des ongles, et Claude tentant de repréciser que Javert et Valjean n’étaient que les deux faces d’une même pièce, celle de François Vidocq, grand inspirateur de la littérature française du XIXe et au-delà.

Vous l’aurez compris, une telle rencontre ne se raconte pas, elle s’effleure. Les vagues de rire dans le public, les cheveux ébouriffés de Paco, l’humour goguenard de Claude ou la classe de Juan, la flamme de chacun, leur humour, leur voracité pour la transgression dans et hors de leurs textes, se retrouvent dans leurs ouvrages, et les voir ensemble donne envie de s’enfermer en compagnie de leur imaginaire.

1 Paco Ignacio taibo II, cité par Amir Valle, in « La ville et le roman noir », in 813, Les amis de la littérature policière, N°93, Juin 2005, p. 59.

>> Troisième jour

Cathy FOUREZ et Raphaël VILLATTE
(décembre 2005


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