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Cahiers Thématiques : Festnoire 2005, Festival du polar franco-mexicain
Festnoire 2005, 21 novembre : Miriam Laurini, Sergio González Rodríguez, Pascal Dessaint
Festnoire, une, troisième.

Fondé par Emmanuel Rivière, un fondu de polar en poste à Mexico, le Festnoire a vu de bonnes fées se pencher sur son berceau, et peu à peu, il a fait son trou. Il n’y avait qu’à voir l’ambiance qui régnait au rez-de-chaussée de l’Alliance Française de San Ángel pour s’en convaincre. On l’attendait, on s’attendait, on attendait quelque chose. Quoi ? Cette touche particulière, cette capacité à rassembler des auteurs français et mexicains, qui le plus souvent ne se connaissent pas, à les faire échanger, interagir et se parler dans la plus grande complicité.

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Sergio González et
Miriam Laurini





De gauche à droite, Pascal Dessaint, Sergio González Rodríguez, Miriam Laurini et Raphaël Villatte.
Cette année, il s’agissait d’évoquer, en terre révolutionnaire, de rébellion paysanne, “Révolutions, révolutionnaires et rebelles” dans le roman noir. Cette soirée d’inauguration n’a pas failli, ni aux espérances placées en elle, ni aux habitudes installées par le père fondateur de l’événement. On pouvait croiser des étudiants, des professeurs, des lecteurs, des auteurs, des éditeurs, ainsi que les plus hautes instances culturelles, en attendant le commencement de la table ronde.

Cette dernière a réuni trois personnages, trois personnalités et trois conceptions fort différentes du genre, autour d’un sujet, ô combien sensible, celui de la « nota roja », le fait divers, et de son utilisation dans le roman noir. L’écriture est en effet de plus en plus imprégnée de faits sanglants, appelés « faits divers » en France, « sucesos » en Espagne et « notas rojas » en Amérique latine. « Nota roja »… deux mots expressifs et spéculaires qui reflètent en eux-mêmes leur message en combinant la brièveté et la brutalité, la vélocité et le rouge meurtrier, le sensationnel et le morbide, des vocables de notre actualité modelés dans la barbarie.

Larcins, assassinats, prostitution, corps tuméfiés, s’exposent au regard des curieux, à la une de la presse ou du journal télévisé. Des images déshumanisantes, violentes, sinistres sont exhibées sans que nous puissions évaluer leur degré de véracité ou d’horreur. L’écrivain mexicain Jorge Ibargüengoitia feuilletait fréquemment ces cas extraordinaires et sanguinaires, parce qu’ils reflétaient pour lui des attitudes et des existences de notre époque, et se plaisait à dire qu’il avait davantage de probabilités de mourir entre les mains d’un détraqué que d’être élu député. De nombreux romanciers de langue espagnole et française qui travaillent le versant noir du genre policier tels que Roberto Bolaño, Horacio Castellanos Moya, Élmer Mendoza, Hugo Valdés Manrique, Heriberto Yépez, Claude Amoz, Éric Tarrade, Thierry Jonquet ont exploité la « nota roja » comme base pour y tisser leurs intrigues.

Les invités de cette soirée n’échappent à la règle : la « nota roja » est le noyau narratif du roman de l’Argentine Miriam Laurini, Morena en rojo (1994), dans lequel une jeune femme à travers sa profession et sa vie intime va se retrouver confrontée aux crimes les plus sordides et cruels de notre temps ; dans son ouvrage documentaire Huesos en el desierto (2002) consacrée aux disparitions de plus de trois cent femmes dans la ville de Ciudad Juárez, le journaliste Sergio González Rodríguez établit un schéma historique des plus grandes exactions à l’encontre du sexe féminin, et s’inspire de la violence routinière à Mexico pour forger, entre autres, ses romans El triángulo imperfecto et La pandilla cósmica ; Pascal Dessaint emboîte dans ses fictions comme Les pis rennais, Du bruit sous le silence, Loin des humains, le quotidien et le mystère, l’effroi et la trivialité, l’émotion et l’impavidité.

En raison de son lien étroit avec la réalité, le fait divers, tel un cliché, dévoile soudainement, violemment et synthétiquement ce que tente précisément de masquer le discours officiel. En littérature, l’événement criminel se transforme à la fois en sujet, objet et acte littéraire qui livrerait au lecteur une radiographie du monde, des récits en chair et en os.

Passionnée, l’argentine Miriam Laurini a évoqué largement et sans fausse pudeur les états d’âme de l’auteur de fiction face à la réalité. Non, on ne sort pas indemne de la confrontation avec le réel, mais on ne peut pas, pour autant, s’en éloigner. « Je ne saurais pas écrire une fiction comme Agatha Christie », lance-t-elle, « car vivre dans notre univers actuel nous oblige à écrire de façon différente. La criminalité évolue et ne cesse de se diversifier ». Néanmoins, elle s’avoue incapable de s’inspirer directement d’un fait divers réel, et avoir noyé dans l’arrière-plan le mataviejitas, le tueur de petites vieilles, sur lequel une maison espagnole lui avait commandé une nouvelle. Quant à la responsabilité de l’auteur, elle dit s’en effrayer. Le rôle de l’écrivain est de témoigner, témoignage parfois qui dérive vers la prémonition, comme elle le démontre d’ailleurs dans Morena en rojo en abordant au milieu des années 90, les multiples sortes de trafic (marchandises, enfants, organes, traite des blanches, drogue…) qui empoisonnent de façon croissante la société politique et civile de son pays d’accueil. Quant à s’exposer en martyr, la frontière, dans certaines contrées, peut se franchir très -trop- vite. « J’écris du roman noir pour ne pas écrire de fait divers! » s’exclame-t-elle, soucieuse, on la comprend, de ne pas finir comme certains de ses collègues journalistes, assassinée! Et puis elle rappelle qu’un écrivain est d’abord un créateur, et que si elle, en tant que romancière, invente, c’est parce que la réalité l’influence chaque jour.

Cependant, on y revient, qu’on le veuille ou non, aucun des auteurs présents ce soir, ne peut l’éviter… le réel. La réalité quotidienne, violente, crue, interdit à Sergio González Rodríguez, journaliste comme Miriam Laurini, de se coucher le soir en oubliant tout derrière lui. Et de citer les faits, l’actualité mexicaine, le narcotrafic, les jeunes, très jeunes, plongés dans un univers invraisemblable de violence, d’argent facile et de mort, à donner ou à recevoir, encore plus facile. Sérieux, calme, et extrêmement réfléchi, Sergio souligne l’impact de la « nota roja » chez l’écrivain, et évoque également les femmes de Ciudad Juarez, qui avaient déjà hanté, par centaines, l’édition précédente du Festnoire, et sur lesquelles son Huesos en el Desierto fait référence ; reportage aussi implacable que celui de Víctor Ronquillo, Las Muertas de Juárez. La dégradation institutionnelle ainsi que la délinquance colossale en Amérique latine ont engendré des littératures policières de plus en plus ténébreuses, créant par là même des bourreaux aux multiples visages et de nouveaux héros, qui ne sont autres que les victimes. Sergio González Rodríguez cite alors l´universitaire et romancier argentin Ricardo Piglia qui définit cette nouvelle tendance au moyen de l’expression « ficción paranoica », et se demande à quel moment la victime se transforme en héros. L’écriture qui « fictionnalise » le fait divers doit certes travailler les émotions, mais surtout jouer le rôle important de la révélation dans des sociétés où se cultive l’oubli. Il est nécessaire d’extérioriser les démons et de savoir conter le sens de la tragédie. D’autre part, Sergio insiste sur le fait que « toute liberté implique une responsabilité » et qu’il n’est pas sain de divulguer la « nota roja » sans la « recontextualiser ». Il s’agit de chercher d’où a émergé le processus criminel, de s’évertuer à comprendre les faits. La stratégie littéraire consiste à fomenter une atmosphère textuelle et l’harmoniser avec un travail d’archives et d’observation. Dans un monde où la violence alimente notre quotidien, s’interroge-t-il, comment parler d’autre chose que du réel ? Il sait pourtant le transformer, le distordre sans le rendre méconnaissable, dans des romans d’une remarquable qualité littéraire, mais il ne peut le fuir. Comment fait-on pour opérer cette transformation ? Les uns enquêtent, les autres s’interdisent de trop s’approcher des palpitations de la bête, sans pour autant les méconnaître.

Au « métier » d’investigateur des Latins, Pascal Dessaint évoque la responsabilité à plusieurs degrés que l’on peut avoir à assumer lorsqu’on s’aventure sur les terres du réel. Et de citer l’exemple de l’un de ses textes, évoquant l’homicide involontaire presque impuni d’un jeune homme par un fameux joueur de rugby, dont la quasi-impunité a été assurée par la célébrité. Le premier degré de responsabilité n’est autre que celui qui mènerait l’auteur devant les tribunaux! On n’échappe pas à la réalité, mais s’en inspirer ne doit pas permettre de s’en approcher trop, semble-t-il. Il faut éviter de toucher au sacré du fait divers, et s’efforcer de plonger dans les traces, les cicatrices et non dans l’événement même. Pascal rajoute d’ailleurs que « la vie nous inspire, mais cela ne suffit pas à faire de bons livres ». Ce commentaire l’amène à expliquer sa démarche en tant qu’écrivain de romans noirs ; il rappelle qu’il faut s’armer de courage dans l’écriture, et qu’il y a plusieurs manières d’écrire des narrations policières ; lui pénètre dans ces atmosphères pour dénoncer et met en exergue sa volonté militante, pour trouver une réponse à l’agressivité ambiante, pour régler ses comptes avec le mal omniprésent… « une sorte de thérapie », clame-t-il, pour le romancier qui fait preuve d’engagement et de responsabilité. L’auteur de Loin des Humains évoque ensuite avec émotion le drame de l’explosion de l’usine AZF, qu’il a vécu aux premières loges, en toulousain d’adoption qu’il est. À l’époque, le 17 août précisément, il commençait à rédiger un texte sur cette usine, qu’en bon enfant de Dunkerque, il trouvait inquiétante, posée au centre de la ville. S’ensuivit une période de doute, et un grand malaise à l’idée de la presque prémonition qu’il avait eue, auteur, et de la difficulté à écrire sur un tel drame. Miriam Laurini le rejoint sur ce point. Sensible, presque émotive dans sa démarche, et véritablement émue pour en parler, elle évoque le balancement qui l’attire et la contraint à évoquer la réalité, mais à maintenir une distance pudique, au sens le plus noble qui soit, entre la réalité des souffrances vécues et la distraction procurée par un roman de fiction.

Comme l’évoquait, en lever de rideau, Gérard Fontaine, conseiller culturel à l’ambassade, le lecteur peut passer de nombreuses nuits blanches avec un roman noir à la main. Les trois auteurs réunis ce soir ne le niaient pas, loin de là! Ils ont tous choisi, de manière plus ou moins revendiquée (il n’existe pas une étiquette éditoriale aussi fameuse que la Série Noire, au Mexique, et les romans dits noirs sont mélangés avec le reste de la production littéraire), cette voie littéraire dynamique et dure, et ne s’en cachent sûrement pas. Toutefois, à s’éloigner du divertissement, les auteurs se découvrent une responsabilité, et nous leur auront découvert une sensibilité magnifique, garante de la qualité de leurs textes.


Ainsi s’acheva la première soirée du Festnoire 2005, marquée par les réactions fines et les questions précises du public, qui n’hésita pas à interroger les auteurs dès le début de la présentation, créant ainsi une véritable ambiance, chaleureuse et détendue, entre les auteurs et la soixantaine de personnes présentes. On nota entre autres la présence attentive de Gérard Fontaine, nous l’avons dit, d’Yves Kerouas, délégué général adjoint des Alliances Françaises du Mexique, ainsi que celle de Christian Moire, coorganisateur de l’événement, responsable du livre à l’Ambassade, sans oublier, bien entendu, celle du maître des lieux et coorganisateur de l’événement, Philippe Palade, directeur de l’Alliance de San Angel. La soirée se poursuivit, comme toujours en terres policières, et a fortiori au Mexique, par un verre de l’amitié qui se prolongea jusqu’au milieu de la nuit, personne, semblait-il, ne souhaitant rompre le charme qui s’était créé.

>> Deuxième jour
Cathy FOUREZ et Raphaël VILLATTE
(décembre 2005


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