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Hors de l'Ombre : Cinéma
La Bête de Guerre (The Beast)
Afghanistan, pendant l’invasion soviétique. Un tank, séparé du reste de son armée, opère seul dans les plaines afghanes. Poursuit-il les moudjahidines, ou est-il poursuivi par ces derniers ?
Titre : La Bête de Guerre (The Beast)

Réalisation : Kevin Reynolds

Acteurs : Jason Patric, George Dzundza, Stephen Baldwin, Steven Bauer.

Sortie : 1988
Le jeune soldat Constantin est un russe intelligent, et plutôt ouvert d’esprit. Il cherche à comprendre ces afghans, cette étrange langue qu’ils parlent, ces coutumes curieuses, survivances médiévales et tribales. Mais lorsque son chef l’ordonne, il fait avancer le tank sur un moudjahidine. À partir de ce premier crime de guerre, perpétré sans sourciller par les soviétiques, qui peinent à maîtriser un village qu’ils ont sauvagement attaqué, la course-poursuite pour la vengeance des martyrs afghans commence. Le jeune frère du chef assassiné se lance, avec une poignée de compagnons, aux trousses du tank isolé. Les occupants de ce dernier ne se sentent pas plus en sécurité dedans que dehors, tant la pression exercée par le commandant Daskal est insupportable.

Le film s’ouvre sur une citation de Rudyard Kipling, qui suggère à tout soldat blessé en Afghanistan, voyant les femmes sortir des villages, de mourir en soldat et de se tirer une balle dans la tête. Ces quelques mots donnent le ton d’un film d’une rare violence graphique, mais surtout d’une forte tension dramatique. L’Afghanistan résistant à l’invasion soviétique y est remarquablement dépeint, et les personnages sont tous parfaitement crédibles, dans leur dureté de caractère, de part et d’autre. Les ambiguïtés de chaque personnage sont creusées, ce qui enrichit considérablement la course-poursuite. Ainsi Khan, jeune frère du martyr (un Steven Bauer surprenant, parlant pachtoun remarquablement, pour le spectateur non-pachtounophone du moins), pris dans les doutes qui assaillent tout commandant débutant, répond remarquablement au commandant Daskal (irrespirable George Dzundza, aminci et donc parfaitement crédible en vieux de la vieille de l’Armée Rouge), qui refuse de comprendre que son glorieux passé de résistant face aux nazis sur le front de Stalingrad ne le met pas à l’abri d’être perçu comme le bourreau cette fois-ci. De même, Salim, interprête afghan et persuadé d’agir en faveur de son pays en participant à l’invasion, est bourrelé de contradictions qui font écho à celles de Constantin, intellectuel qui ne peut se cacher la réalité au point de tout accepter, et finira par trahir à son tour.

Tourné dans les derniers soubresauts de la Guerre Froide, entre Pérestroïka et chute du Mur, le film de Kevin Reynolds penche résolument en faveur des rebelles afghans, même si certains d’entre eux sont dépeints avec la justesse qui convient comme des chefs de guerre pour qui la guerre contre les Soviétiques n’est guère que le prolongement de la routine guerrière qui agite ce pays séculairement. Le casting met les célébrités du côté des Soviétiques, et produit ainsi ce problématique mélange entre attachement à certains personnages et horreur devant leurs actes. La stupidité de certains personnages, capables, entre autres, de boire du liquide de refroidissement macéré pour oublier leur condition, montre l’envahisseur d’autant plus inadapté au milieu qu’il tente de soumettre qu’il refuse d’en comprendre les règles. La trahison de Constantin, opérée par volonté de survie plus que par idéologie -le personnage ne fait montre de presque aucune idéologie, un vague humanisme devant les horreurs auxquelles il a lui-même largement contribué tout au plus-, apparaît comme le choix idéologique de l’auteur, dénonçant finalement les Soviétiques comme le camp en tort.

Le temps a passé, et les envahisseurs ne sont plus ceux qu’ils étaient. Certes, du côté russe, le massacre de la Tchétchénie par la Russie d’Eltsine, puis de Poutine, rappelle fortement l’invasion de l’Afghanistan en 1979. Toutefois, du point de vue américain, un tel film aurait du mal à voir le jour dans les USA du Patriot Act et de Condoleeza Rice. Dans le contexte de la fin de la Guerre Froide, en dépit de ses qualités, le film peut passer pour effroyablement moralisateur de la part d’un pays qui n’avait pas hésité à franchir les limites en Corée et au Vietnam, entre autres. Découvrir ce film aujourd’hui est remarquablement instructif, voire édifiant. Il témoigne de l’innocence toujours retrouvée des peuples sortis des périodes sombres de leur histoire. On ne peut blâmer les auteurs de La Bête de Guerre de condamner l’invasion soviétique de l’Afghanistan, et on ne peut renvoyer tout critique à son passé national. La culpabilisation systématique n’épargne aucune nation, chacune des tribus qui peuplent la Terre ayant sa part de massacres sur la conscience. Toutefois, à l’heure où les Américains revivent le doute qui les avait saisis lors de la découverte du massacre de Mi Lay, ou plus généralement les interrogations suscitées par l’ensablement de la guerre du Vietnam, découvrir ou redécouvrir ce film met mal à l’aise. À l’instar du commandant Daskal, comment peut-on passer du camp des résistants à celui des oppresseurs ? Le parallèle s’impose avec la défense avancée par le colonel Mathieu, sous les traits de Jean Martin, dans La Bataille d’Alger, qui réfutait les comparaisons entre l’armée française en Algérie et l’armée nazie au nom de la participation de nombreux membres de cette armée française à la Résistance aux mêmes nazis.

Tourné sans concession, soutenu par un rythme et une froideur de ton rappelant le Friedkin de Sorcerer (Le Convoi de la Peur), La Bête de Guerre, peut-être conçu avec une volonté dénonciatrice de l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques, a perdu sa charge moralisatrice pour se transformer en film problématique, qui met tout le monde mal à l’aise, face aux contradictions qui opposent l’individu et les choix de la nation dont il fait partie, aux doutes du soldat, au bien-fondé des valeurs qui commanditent une guerre et par là-même construisent les nations. En choisissant de situer l’action dans l’un des sites les plus beaux, mais aussi les plus inhospitaliers de la planète, l’auteur réussit à rendre compte à la fois de la perte de réalité des différents protagonistes, mais aussi de la dureté du contexte. La poursuite se déroule dans un paysage lunaire, presque interdit à l’homme, et dans lequel l’homme introduit ses propres conflits. La lassitude, et le doute quant à l’intérêt de la guerre d’invasion, s’imposent d’eux-mêmes au spectateur, sans que les personnages n’aient à le mentionner verbalement. Alors que tout semble possible, les valeurs humaines se doivent d’être préservées, sous peine de devenir des bêtes, mais pas au sens animalier du terme. Le titre original, The Beast, rend mieux compte de cet état de fait. La rédemption de Constantin, qui fait alliance et se lie de l’amitié des armes à Khan, propre frère de sa victime, passe plus par cette affection passagère pour les moudjahidines que par ses actes -il n’avoue pas à Khan qu’il est l’assassin de son frère. Cette brève amitié scelle le rachat des hommes dans cette contrée, face à la dégradation progressive et rapide de Daskal, meurtrier de ses propres hommes.

Néanmoins, la question demeure, du point de vue de la réception : aujourd’hui, plus de quinze ans après La Bête de Guerre, qui sont les envahisseurs ? Que font les Constantin américains ?
Henry YAN
(décembre 2005)

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